Le Gueuloir

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L’Apollonide nous avait fait rêver déjà à Cannes alors que l’on n’en avait vu qu’une seule image, un long travelling ou toutes les filles du bordel parées défilaient sur l’écran et nous faisaient de l’œil, indolentes ou insolentes, et on ne pouvait s’empêcher de les trouver splendides. Bertrand Bonello transforme l’ambiance malsaine qui devait être celle des maisons closes en une atmosphère lourde et très ésotérique. Et surtout, il nous les dévoile comme on ne les connaît que peu : par le prisme des femmes, quand on ne s’en fait une idée que d’après des écrits de mains masculines. Cela lui confère la mission de dévoiler l’envers du décor : les prostituées qui dorment toutes ensemble dans une chambre aux lits drapés de blanc, dernier semblant d’enfance ; les litres d’eau de Cologne en guise de spermicide après chaque rapport ; les maladies vénériennes qui guettent. Et surtout, le quotidien qui se répète inlassablement, tous les soirs boire du champagne et faire bruisser le cristal de son verre, et les pratiques saugrenues des habitués, et le plaisir toujours simulé.Le réalisateur conforte pourtant certains aspects « enviables » de la vision que l’on se fait d’un bordel : ne serait-ce que par l’esthétisme des plans, par les costumes et les décors somptueux et symbolistes. À quelques décennies près, on les imagine sans problème avoir accueilli Baudelaire, Huysmans ou Courbet (la filiation entre le peintre de l’Origine du monde et l’homme qui a pour passion d’observer de près les vulves des femmes est du reste manifeste). L’affectuosité réputée des putains n’est pas démentie, mais on la comprend tout à fait primordiale dans leur entente ; la bonne camaraderie étant la seule façon de surmonter les moments de découragement.Le film revêt des allures de rêve, de par l’anachronisme de certains morceaux de la BO (notamment Nights in white satin des Moody Blues) ainsi que par celui des acteurs choisis pour figurer les clients de la maison close : Bonello a sans hésité fait appel à quelques confrères réalisateurs ; on reconnaît Xavier Beauvois, Louis-Do de Lencquesaing, Jacques Nolot. On appréciera également l’invraisemblable panthère domestique appelée à loisir « Vuitton, Vuitton… ». Mais c’est aussi un affreux cauchemar, et la seule chose qui serait à virulemment reprocher au réalisateur, c’est la cruauté avec laquelle il nous inflige à trois reprises la scène atroce où un habitué désequilibré défigure la plus belle des putains, « La Juive » (la sublime Alice Barnole), en lui taillant un  sourire d’ange au couteau. Acte symbolique pour témoigner de l’asservissement et de la dépendance des prostituées envers leurs clients, acmé de la narration mais d’autant plus terrifiant qu’il survient sans prévenir, au détour de plans joyeux dans une soirée banale ; c’est une façon de rappeler que les prostituées s’inscrivent malgré tout dans un destin hors du commun.L’Apollonide est tourné en huis-clos : il n’y a guère qu’une scène en extérieur où la tenancière emmène toutes les filles se baigner (tous ces corps rose pastel et ces longues chevelures ne sont pas d’ailleurs sans rappeler les Baigneuses de Renoir). Cela en fait un rêve tout à fait languissant, et bien que la situation des filles soit terrible, le film est loin d’être dénué d’humour. Il ne faut pas y chercher des vérités historiques, ni des scènes plausibles, mais apprécier la majesté des corps de femmes, l’infinie beauté des images et l’impression que le tout donne de sortir d’un roman décadent… • MORNY

L’Apollonide nous avait fait rêver déjà à Cannes alors que l’on n’en avait vu qu’une seule image, un long travelling ou toutes les filles du bordel parées défilaient sur l’écran et nous faisaient de l’œil, indolentes ou insolentes, et on ne pouvait s’empêcher de les trouver splendides.
Bertrand Bonello transforme l’ambiance malsaine qui devait être celle des maisons closes en une atmosphère lourde et très ésotérique. Et surtout, il nous les dévoile comme on ne les connaît que peu : par le prisme des femmes, quand on ne s’en fait une idée que d’après des écrits de mains masculines. Cela lui confère la mission de dévoiler l’envers du décor : les prostituées qui dorment toutes ensemble dans une chambre aux lits drapés de blanc, dernier semblant d’enfance ; les litres d’eau de Cologne en guise de spermicide après chaque rapport ; les maladies vénériennes qui guettent. Et surtout, le quotidien qui se répète inlassablement, tous les soirs boire du champagne et faire bruisser le cristal de son verre, et les pratiques saugrenues des habitués, et le plaisir toujours simulé.
Le réalisateur conforte pourtant certains aspects « enviables » de la vision que l’on se fait d’un bordel : ne serait-ce que par l’esthétisme des plans, par les costumes et les décors somptueux et symbolistes. À quelques décennies près, on les imagine sans problème avoir accueilli Baudelaire, Huysmans ou Courbet (la filiation entre le peintre de l’Origine du monde et l’homme qui a pour passion d’observer de près les vulves des femmes est du reste manifeste). L’affectuosité réputée des putains n’est pas démentie, mais on la comprend tout à fait primordiale dans leur entente ; la bonne camaraderie étant la seule façon de surmonter les moments de découragement.
Le film revêt des allures de rêve, de par l’anachronisme de certains morceaux de la BO (notamment Nights in white satin des Moody Blues) ainsi que par celui des acteurs choisis pour figurer les clients de la maison close : Bonello a sans hésité fait appel à quelques confrères réalisateurs ; on reconnaît Xavier Beauvois, Louis-Do de Lencquesaing, Jacques Nolot. On appréciera également l’invraisemblable panthère domestique appelée à loisir « Vuitton, Vuitton… ». Mais c’est aussi un affreux cauchemar, et la seule chose qui serait à virulemment reprocher au réalisateur, c’est la cruauté avec laquelle il nous inflige à trois reprises la scène atroce où un habitué désequilibré défigure la plus belle des putains, « La Juive » (la sublime Alice Barnole), en lui taillant un  sourire d’ange au couteau. Acte symbolique pour témoigner de l’asservissement et de la dépendance des prostituées envers leurs clients, acmé de la narration mais d’autant plus terrifiant qu’il survient sans prévenir, au détour de plans joyeux dans une soirée banale ; c’est une façon de rappeler que les prostituées s’inscrivent malgré tout dans un destin hors du commun.
L’Apollonide est tourné en huis-clos : il n’y a guère qu’une scène en extérieur où la tenancière emmène toutes les filles se baigner (tous ces corps rose pastel et ces longues chevelures ne sont pas d’ailleurs sans rappeler les Baigneuses de Renoir). Cela en fait un rêve tout à fait languissant, et bien que la situation des filles soit terrible, le film est loin d’être dénué d’humour. Il ne faut pas y chercher des vérités historiques, ni des scènes plausibles, mais apprécier la majesté des corps de femmes, l’infinie beauté des images et l’impression que le tout donne de sortir d’un roman décadent… • MORNY

  1. legueuloir a publié ce billet