
On en était venus à oublier le pouvoir d’impulsion de l’écriture. Le tapage qu’a causé la parution de Indignez vous ! de Stéphane Hessel est là pour nous le rappeler. On ne peut dire que cet opuscule de treize pages plutôt décousu ait en lui même une immense force littéraire ; on pourrait d’ailleurs le trouver moralisateur ou sans interêt. Il nous parle de choses et d’autres, mêle passages autobiographiques et considérations sur le monde contemporain, et les aphorismes se succèdent sans réelle continuité. Le propos, abstrait et assez général aux premières pages, se recentre sur l’indignation que l’auteur ressent en face du conflit israélo-palestinien, pour finir sur un appel à l’indignation à « ceux et celles qui feront le XXIe siècle », au nom de la Résistance au nazisme, qui fut la première grande indignation de Hessel. Ce serait vain de chercher les raisons rhétoriques qui structurent une telle démarche ; si la plume de Stéphane Hessel ne parvient pas à faire autorité sur nous, ni ses références (Sartre souvent, Apollinaire et Walter Benjamin occasionellement, entres autres), sa biogrpahie ne peut que nous amener au respect ; elle démontre à quel point l’indignation est chez lui affaire de passion, et quelle profondeur ses convictions ont toujours eu. Opposant au nazisme, torturé par la Gestapo, il a séjourné à Buchenwald juste avant la libération, et c’est chaque fois par un extrème concours de circonstances qu’il a eu la vie sauve. S’en suivra la participation à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l’homme, un poste à l’ONU, un autre d’ambassadeur français auprès d’institutions internationales : Stéphane Hessel a bien plus d’une corde à son arc.
Ce qui pourrait manquer à son propos, c’est un peu de concret quant à la marche à suivre dans notre indignation individuelle. Certes, il nous laisse les clés en main, tous revigorés, se disant qu’il faut agir. Mais quelle direction prendre ? Ses motifs d’indignation sont très largement politiques, et ciblés mine de rien, quant aux exemples qu’il donne.
C’est là que l’actualité a pris le relais. Le retentissement immense qu’a recueilli ce petit manifeste (traduit en plus de 35 langues, vendu à 2,1 millions d’exemplaires en France et plus d’un million à l’étranger), tient en cela qu’il contient les germes de la révolte, tranquillement posés sur le papier, avec un appel à délaisser la violence. Les scandales sont si nombreux, tant de causes sont possibles à embrasser, les malaises et les injustices auxquels il faut remédier, innombrables.
C’est l’aspect politico-social de l’indignation qui a pris le dessus : depuis le printemps fleurissent les mouvements d’« Indignés », en Espagne, puis Belgique, France, Grèce, Etats-Unis, qui ont pris comme point de ralliement le prétexte de l’opuscule d’Hessel pour se mettre en forme. C’est en quelque sorte la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ; c’est surtout la première manifestation littéraire aussi accessible et concise que revêt la contestation.
Et il semblerait que l’indignation comme cela publiée, tapuscrite, bien agencée, provenant d’une figure respectable et assagie, ait beaucoup plus d’impact que les discours et allocutions virulentes de la part de gens certes convaincants, mais desquels les preuves restent à faire.
Ce succès et ces suites assez improbables sont le témoignage de l’empire que garde tout de même l’engagement, ou ne serait-ce que la perspective de l’engagement, sur les esprits, et cela partout dans le monde. • MORNY
